{"id":10481,"date":"2025-07-26T15:00:32","date_gmt":"2025-07-26T09:30:32","guid":{"rendered":"https:\/\/human-unity.org\/?p=10481"},"modified":"2025-07-26T15:00:36","modified_gmt":"2025-07-26T09:30:36","slug":"breve-histoire-de-lhumanite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/breve-histoire-de-lhumanite\/","title":{"rendered":"BR\u00c8VE HISTOIRE DE L&rsquo;HUMANIT\u00c9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>M\u00f2z<\/strong><strong>\u01d0<\/strong><strong> : <\/strong><strong>\u00ab<\/strong><strong> Remplacer la partialit<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><strong> par l<\/strong><strong>\u2019<\/strong><strong>universalit<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><strong> (simultan<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><strong>it<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><strong>) <\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong> <\/strong><strong>\u2014<\/strong><strong> <\/strong><strong>\u517c\u4ee5\u6613\u522b<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le but de cet article est de r\u00e9habiliter la philosophie de M\u00f2z\u01d0 en tant qu\u2019expression du cosmopolitisme, ce dont d\u00e9coule sa classification r\u00e9pandue comme utilitariste ou cons\u00e9quentialiste. \u00c0 cette fin, nous passons en revue les aspects g\u00e9n\u00e9raux de sa r\u00e9ception ancienne et moderne, et comparons l\u2019exp\u00e9rience mohiste \u00e0 celle des cosmopolites occidentaux.<br>Nous examinons les circonstances qui ont emp\u00each\u00e9 le succ\u00e8s de la proposition de M\u00f2z\u01d0, en contextualisant certains passages du <em>Mobi\u0101n<\/em>, les chapitres dits dialectiques attribu\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00c9cole mohiste tardive ou n\u00e9o-mohisme. Cette \u00e9tude, croyons-nous, peut contribuer \u00e0 une meilleure compr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale du mohisme, puisque le sens du <em>Mobi\u0101n<\/em> fait encore l\u2019objet de d\u00e9bats.<br>Enfin, nous soulignons que les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 la pratique de l\u2019Amour universel \u2014 universalit\u00e9 et simultan\u00e9it\u00e9 (\u517c) \u2014 sont r\u00e9unies aujourd\u2019hui avec la mondialisation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s<\/strong> : M\u00f2z\u01d0, Mohisme, soin inclusif, amour universel, unit\u00e9 humaine, catholicisme, cosmopolitisme, mondialisation, gouvernance mondiale, unit\u00e9 mondiale.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mon objectif est ici de partager ma compr\u00e9hension du <em>M\u00f2z\u01d0<\/em> \u2014 auquel j\u2019attribue un immense int\u00e9r\u00eat et une grande pertinence pour notre \u00e9poque \u2014 tout en proposant ce que je consid\u00e8re comme une contribution originale \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de certains textes n\u00e9o-mohistes, demeur\u00e9s controvers\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Je garde toujours \u00e0 l\u2019esprit la question centrale de l\u2019\u00e9chec du mohisme dans son but explicite de \u00ab remplacer la partialit\u00e9 par l\u2019universalit\u00e9 \u00bb (\u517c\u4ee5\u6613\u522b), comme cela est clairement exprim\u00e9 dans les Triades :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Celui qui critique les autres doit proposer une alternative. Critiquer sans alternative, c\u2019est comme tenter d\u2019arr\u00eater une inondation avec de l\u2019eau ou d\u2019\u00e9teindre un feu avec du feu. Cela ne vaut vraiment pas la peine.<br>M\u00f2z\u01d0 disait : La partialit\u00e9 doit \u00eatre remplac\u00e9e par l\u2019universalit\u00e9. Mais comment remplacer la partialit\u00e9 par l\u2019universalit\u00e9 ?<br>Lorsque chacun consid\u00e8re les \u00c9tats des autres comme les siens propres, qui attaquerait alors ceux des autres ?<br>Qui chercherait \u00e0 s\u2019emparer des capitales d\u2019autrui s\u2019il les consid\u00e9rait comme les siennes ?<br>Qui troublerait les foyers d\u2019autrui s\u2019il les traitait comme les siens ?<br>[\u2026]<br>Maintenant, puisque l\u2019amour universel est la cause du bien dans le monde, M\u00f2z\u01d0 affirme que l\u2019amour universel est juste.<br>Et, comme il a \u00e9t\u00e9 dit, puisque l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019homme magnanime est d\u2019apporter des bienfaits au monde et d\u2019\u00e9liminer ses calamit\u00e9s, en d\u00e9couvrant que la cons\u00e9quence de l\u2019amour universel est le bien du monde, et que la cons\u00e9quence de la partialit\u00e9 est sa calamit\u00e9, nous comprenons pourquoi M\u00f2z\u01d0 disait : \u00ab\u00a0la partialit\u00e9 est erron\u00e9e et l\u2019universalit\u00e9 est juste\u00a0\u00bb. \u00bb<br>(<em>M\u00f2z\u01d0<\/em>, Amour universel, III, 2)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>I. Contexte et r\u00e9ception de M\u00f2z\u01d0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mohisme et confucianisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Confucius v\u00e9cut entre 551 et 479 av. J.-C., et M\u00f2z\u01d0 entre 468 et 391 av. J.-C. Confucius chercha \u00e0 restaurer l\u2019ordre de la dynastie Zhou et \u00e0 mettre fin au chaos caus\u00e9 par son effondrement en 721 av. J.-C., qui entra\u00eena la fragmentation de la Chine en de nombreux royaumes, \u00c9tats, voire villes fortifi\u00e9es ind\u00e9pendantes en guerre constante. Cette situation perdura pendant les p\u00e9riodes des Printemps et Automnes et des Royaumes Combattants.<\/p>\n\n\n\n<p>La proposition de Confucius pour restaurer l\u2019ordre consistait \u00e0 r\u00e9tablir les normes, coutumes et rites de la dynastie Zhou. En fait, comme il l\u2019affirma lui-m\u00eame, Confucius se consacra \u00e0 la mise \u00e0 jour et \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation des anciens textes imp\u00e9riaux, et pr\u00e9tendit n\u2019avoir introduit aucune id\u00e9e originale. La doctrine de M\u00f2z\u01d0, en revanche, est originale et sophistiqu\u00e9e, et extraordinairement critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du confucianisme, qu\u2019il accuse d\u2019hypocrisie, de promouvoir ou de soutenir une terrible in\u00e9galit\u00e9 et discrimination, de fatalisme, de gaspillage et d\u2019irrationalit\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, on peut dire que tous deux partageaient l\u2019id\u00e9e que la partialit\u00e9 (\u5225), ou la prise de d\u00e9cision exclusive, est la cause premi\u00e8re des conflits et des \u00ab calamit\u00e9s \u00bb ou maux du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mohisme devint extr\u00eamement populaire au cours des IVe et IIIe si\u00e8cles av. J.-C., supplantant probablement le confucianisme dans une certaine mesure. Mencius (372\u2013289 av. J.-C.) fit remarquer que \u00ab les paroles de M\u00f2z\u01d0 remplissent le monde \u00bb. N\u00e9anmoins, malgr\u00e9 sa popularit\u00e9, le mohisme eut peu d\u2019effet sur l\u2019ordre politique. Sa seule action politique concr\u00e8te fut la d\u00e9fense, par le biais de milices, des \u00c9tats faibles opprim\u00e9s par les puissants, mais il ne parvint pas \u00e0 arr\u00eater les guerres \u2014 au contraire, celles-ci ne firent que s\u2019intensifier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mencius revitalisa le confucianisme avec une profondeur philosophique plus grande que celle de son ma\u00eetre, surtout parce qu\u2019il dut s\u2019opposer au mohisme. L\u2019opposition de Mencius ne visait pas tant l\u2019Amour Universel, qui correspondait au concept confuc\u00e9en de \u00ab bienveillance \u00bb, mais plut\u00f4t \u00e0 la notion de b\u00e9n\u00e9fice (\u5229) \u2014 un terme cl\u00e9 dans le slogan \u00e9largi des mohistes : \u00ab amour universel et b\u00e9n\u00e9fice mutuel \u00bb. Cela appara\u00eet \u00e9galement dans la deuxi\u00e8me triade de l\u2019Amour Universel, qui commence ainsi :<br>\u00ab Le but de l\u2019homme bienveillant est d\u2019apporter le b\u00e9n\u00e9fice (\u5229) au monde et d\u2019\u00e9liminer le mal. \u00bb<br>Ou comme le disait parfois M\u00f2z\u01d0 : \u00ab Si quelque chose est b\u00e9n\u00e9fique pour le monde, fais-le ; si quelque chose lui nuit, arr\u00eate-le. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, le <em>Livre de Mencius<\/em> commence par le passage suivant :<br>\u00ab Mencius alla voir le roi Hui de Liang. Le roi dit : \u201cV\u00e9n\u00e9rable ma\u00eetre, puisque vous n\u2019avez pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 voyager sur mille <em>li<\/em> (500 km) pour venir ici, puis-je pr\u00e9sumer que vous avez des conseils b\u00e9n\u00e9fiques pour mon royaume ?\u201d<br>Mencius r\u00e9pondit : \u201cPourquoi Votre Majest\u00e9 parle-t-elle de \u2018b\u00e9n\u00e9fice\u2019 (\u5229) ? Ce que j\u2019apporte, ce sont des conseils de bienveillance et de droiture ; ce sont mes seuls th\u00e8mes.<br>Si Votre Majest\u00e9 dit : \u2018Que peut-on faire pour le b\u00e9n\u00e9fice de mon royaume ?\u2019, les grands officiers diront : \u2018Que peut-on faire pour le b\u00e9n\u00e9fice de nos familles ?\u2019, et les petits fonctionnaires et le peuple diront : \u2018Que peut-on faire pour notre propre b\u00e9n\u00e9fice ?\u2019<br>Les classes sup\u00e9rieures et inf\u00e9rieures chercheront \u00e0 s\u2019arracher le b\u00e9n\u00e9fice, et le royaume sombrera dans le danger.<br>Dans un royaume de dix mille chars, celui qui tuera le souverain sera le chef d\u2019une famille avec mille chars. Dans un royaume de mille chars, celui qui tuera le prince sera le chef d\u2019une famille avec cent chars.<br>On ne peut pas dire que mille ou cent est une petite part, mais si la justice est rel\u00e9gu\u00e9e au second plan et que le b\u00e9n\u00e9fice est mis en premier, ils ne seront jamais satisfaits avant de tout s\u2019emparer.<br>Jamais un homme bienveillant n\u2019a n\u00e9glig\u00e9 ses parents. Jamais un homme juste n\u2019a mis son souverain au second plan. Que Votre Majest\u00e9 dise \u00e9galement : \u2018Bienveillance et droiture \u2014 que ce soient l\u00e0 vos seuls principes.\u2019 Pourquoi parler de \u2018b\u00e9n\u00e9fice\u2019 ?\u201d<br>(<em>Mencius<\/em>, Liang Hui Wang I)<\/p>\n\n\n\n<p>La critique de Mencius \u00e0 l\u2019\u00e9gard du mohisme est similaire \u00e0 celle qu\u2019Aristote adresse \u00e0 Platon au d\u00e9but de l\u2019<em>\u00c9thique \u00e0 Nicomaque<\/em> : le Bien platonicien (commun) \u2014 \u00e9quivalent au b\u00e9n\u00e9fice mohiste \u2014 n\u2019existe pas. Il n\u2019existe que des biens priv\u00e9s (ou spoli\u00e9s), c\u2019est-\u00e0-dire que les b\u00e9n\u00e9fices se font toujours au d\u00e9triment des autres, qui en sont priv\u00e9s ou d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s.<br>C\u2019est pourquoi Mencius revient au confucianisme, dont le syst\u00e8me promeut l\u2019ordre, la soumission et le service \u00e0 l\u2019\u00c9tat \u2014 puisque c\u2019est l\u2019\u00c9tat qui impose l\u2019ordre dans un d\u00e9sordre o\u00f9 chacun cherche \u00e0 arracher ce qu\u2019il peut aux autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le rejet du \u00ab b\u00e9n\u00e9fice \u00bb est \u00e9galement un th\u00e8me central dans le <em>Grand Apprentissage<\/em> (<em>Da Xue<\/em>), qui, avec les <em>Entretiens de Confucius<\/em>, le <em>Mencius<\/em> et la <em>Doctrine du Juste Milieu<\/em>, compose les Quatre Livres du confucianisme. Le <em>Grand Apprentissage<\/em> se termine par ces mots :<br>\u00ab Dans un \u00c9tat, le b\u00e9n\u00e9fice (\u5229) ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme la prosp\u00e9rit\u00e9. La prosp\u00e9rit\u00e9 r\u00e9side dans la justice (justice distributive). \u00bb (<em>LIJI, Da Xue<\/em>, 16)<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Mencius, une soci\u00e9t\u00e9 sans \u00c9tat \u2014 m\u00eame en tenant compte de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 immense, on pourrait m\u00eame dire \u2018absolue ou syst\u00e9matique\u2019, inh\u00e9rente \u00e0 sa structure hi\u00e9rarchique \u2014 est inconcevable. Dans le chapitre <em>Gaozi II<\/em>, un r\u00e9cit rapporte une rencontre entre Mencius et le ma\u00eetre mohiste Song Keng.<br>Song Keng dit \u00e0 Mencius qu\u2019il se rend \u00e0 Chu pour tenter de convaincre son roi de mettre fin \u00e0 la guerre contre Qin. Il ajoute que son argument sera de montrer \u00e0 quel point la guerre est nuisible (et non b\u00e9n\u00e9fique) pour les deux parties.<br>Mencius r\u00e9pond que si son intention est bonne, son raisonnement ne l\u2019est pas, car, selon Mencius, si les rois de Chu et de Qin acceptent ce principe, leurs sujets chercheront aussi leur propre b\u00e9n\u00e9fice (\u5229), ce qui saperait l\u2019unit\u00e9 de but au sein de l\u2019\u00c9tat et ses relations hi\u00e9rarchiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Mencius utilise \u00e0 nouveau le m\u00eame argument et conclut :<br>\u00ab Il n\u2019y a jamais eu de soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle l\u2019\u00c9tat n\u2019ait pr\u00e9valu et sa r\u00e8gle ne se soit \u00e9lev\u00e9e. Pourquoi devez-vous utiliser le mot \u2018b\u00e9n\u00e9fice\u2019 ? \u00bb<br>(<em>Mencius<\/em>, Gaozi II, 24)<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Mencius, le dernier et plus important penseur confuc\u00e9en classique avant l\u2019unification Qin fut Xunzi (310\u2013238 av. J.-C.). La plupart de ses disciples finiraient par abandonner le confucianisme au profit de l\u2019\u00e9cole l\u00e9galiste \u2014 un durcissement du processus de soumission intellectuelle au service de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Les l\u00e9galistes devinrent l\u2019\u00e9cole officielle de l\u2019\u00c9tat de Qin, qui, apr\u00e8s avoir mis en \u0153uvre de cruelles r\u00e9formes politiques sous leur direction, conquit les autres \u00c9tats en seulement dix ans et unifia la Chine.<br>L\u2019une de leurs premi\u00e8res mesures fut de br\u00fbler les livres et d\u2019ex\u00e9cuter les m\u00eames \u00e9rudits \u00ab humanistes \u00bb \u2014 ceux qui fondaient leurs doctrines sur l\u2019humanit\u00e9 plut\u00f4t que sur l\u2019\u00c9tat, en r\u00e9f\u00e9rence principalement aux confuc\u00e9ens, mais surtout aux mohistes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sympathie tao\u00efste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le tao\u00efsme est l\u2019autre grande \u00e9cole de cette \u00e9poque, \u00e0 laquelle nous devons la pr\u00e9servation des textes mohistes, car il a agi comme leur gardien et les a sauv\u00e9s pour la post\u00e9rit\u00e9, cach\u00e9s dans sa patrologie. M\u00f2z\u01d0 lui-m\u00eame est m\u00eame inclus dans le panth\u00e9on tao\u00efste des saints.<br>Bien que le tao\u00efsme soit une doctrine qui pr\u00f4ne une vie naturelle et spontan\u00e9e, \u00e9loign\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 \u2014 car il consid\u00e8re la soci\u00e9t\u00e9 comme corruptrice, exploitante et brutalisante pour l\u2019individu \u2014 Zhuangzi, le ma\u00eetre tao\u00efste principal avec le l\u00e9gendaire Laozi, d\u00e9clare dans le dernier chapitre de son livre, intitul\u00e9 <em>Tout sous le ciel<\/em> (\u5929\u4e0b) :<br>\u00ab M\u00f2z\u01d0 est l\u2019\u00eatre le plus exalt\u00e9 qui ait march\u00e9 sur la Terre ; vous pouvez chercher partout, vous ne trouverez jamais son \u00e9gal. Peu importe combien il peut para\u00eetre dess\u00e9ch\u00e9 ou \u00e9puis\u00e9, vous ne pouvez le rejeter. Un vrai g\u00e9nie ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9ception contemporaine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ception contemporaine du mohisme a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e principalement par des chercheurs anglo-saxons, g\u00e9n\u00e9ralement affili\u00e9s \u00e0 des universit\u00e9s de Hong Kong et de Ta\u00efwan. La base th\u00e9orique de ces chercheurs est probablement enracin\u00e9e dans la philosophie analytique, et leur formation intellectuelle inclut des utilitaristes \u00e9minents tels que Bentham et John Stuart Mill. Il n\u2019est donc pas surprenant qu\u2019ils identifient et qualifient le mohisme comme la premi\u00e8re philosophie utilitariste ou cons\u00e9quentialiste \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire une philosophie qui \u00e9value les actions selon leurs cons\u00e9quences, visant le plus grand b\u00e9n\u00e9fice pour le plus grand nombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est aussi possible que ces chercheurs occidentaux aient \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9s par leur \u00e9tude pr\u00e9alable habituelle du confucianisme, et par l\u00e0 m\u00eame par la critique confuc\u00e9enne du concept de b\u00e9n\u00e9fice ou d\u2019utilit\u00e9 de M\u00f2z\u01d0.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, nous comprenons que M\u00f2z\u01d0 est un cas \u00e9vident de cosmopolitisme \u2014 dans son expression orientale. Et que le cons\u00e9quentialisme ou l\u2019utilitarisme est en r\u00e9alit\u00e9 caract\u00e9ristique de la rationalit\u00e9 cosmopolite ou universelle. Pour expliquer cela, il faut un bref examen et une r\u00e9flexion sur le cosmopolitisme occidental, car le cosmopolitisme est peu \u00e9tudi\u00e9 ou connu dans le milieu acad\u00e9mique \u2014 principalement parce qu\u2019il remet en question l\u2019\u00c9tat, et c\u2019est l\u2019\u00c9tat qui d\u00e9termine quels sujets doivent \u00eatre \u00e9tudi\u00e9s par ses citoyens.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous avons pr\u00e9c\u00e9demment affirm\u00e9 que la philosophie de M\u00f2z\u01d0 peut se r\u00e9sumer par l\u2019expression : \u00ab le particularisme doit \u00eatre remplac\u00e9 par l\u2019universalit\u00e9 \u00bb, on retrouve la m\u00eame id\u00e9e chez Z\u00e9non, fondateur du sto\u00efcisme et auteur de <em>La R\u00e9publique<\/em>, qui pourrait \u00eatre vu comme l\u2019\u00e9quivalent occidental de M\u00f2z\u01d0 \u2014 bien qu\u2019il n\u2019ait malheureusement pas eu quelqu\u2019un comme les tao\u00efstes pour pr\u00e9server son \u0153uvre. On d\u00e9pend plut\u00f4t des r\u00e9f\u00e9rences d\u2019autres auteurs, tels que Plutarque, qui nous dit que la R\u00e9publique de Z\u00e9non peut se r\u00e9duire \u00e0 une seule id\u00e9e, la m\u00eame que celle de M\u00f2z\u01d0 :<br>\u00ab La tr\u00e8s admir\u00e9e R\u00e9publique de Z\u00e9non, fondateur de l\u2019\u00e9cole sto\u00efcienne, peut se r\u00e9sumer en un principe unique : que (les humains) ne doivent pas vivre s\u00e9par\u00e9s dans des communaut\u00e9s et des cit\u00e9s diff\u00e9renci\u00e9es par des lois particuli\u00e8res de justice. \u00bb<br>(<em>Sur la fortune ou la vertu d\u2019Alexandre<\/em>, I, 240)<\/p>\n\n\n\n<p>La raison en est expliqu\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par M\u00f2z\u01d0 avec divers exemples, dont le suivant :<br>\u00ab Supposons qu\u2019un homme entre dans le verger d\u2019un autre et vole ses p\u00eaches et ses prunes. \u00c0 l\u2019annonce de cela, le public le condamne ; et, une fois arr\u00eat\u00e9, les autorit\u00e9s le punissent. Pourquoi ? Parce qu\u2019il nuit aux autres pour son propre b\u00e9n\u00e9fice. Quant \u00e0 s\u2019emparer des chiens, cochons, poulets ou porcelets d\u2019autrui, c\u2019est encore plus injuste que de voler des p\u00eaches et des prunes dans un verger. Pourquoi ? Parce que cela cause plus de souffrance aux autres, et est plus inhumain et criminel. Quand il s\u2019agit d\u2019entrer dans l\u2019\u00e9curie de quelqu\u2019un et de prendre ses chevaux et ses b\u0153ufs, c\u2019est encore plus inhumain que de s\u2019emparer des chiens, cochons, poulets ou porcelets de quelqu\u2019un. Pourquoi ? Parce que cela cause encore plus de souffrance. Enfin, dans le cas de tuer un innocent, de lui enlever ses v\u00eatements, et de prendre sa lance et son \u00e9p\u00e9e, c\u2019est encore plus injuste que de prendre les chevaux et les b\u0153ufs de quelqu\u2019un. Pourquoi ? Parce que cela cause une souffrance encore plus grande ; et quand une plus grande souffrance est caus\u00e9e aux autres, l\u2019acte devient encore plus inhumain et criminel. Tous les gentlemen du monde savent qu\u2019ils doivent condamner de tels actes et les appeler injustes. Mais quand il s\u2019agit de grandes attaques entre \u00c9tats, ils ne savent pas les condamner. Au contraire, ils les louent et les appellent justes. Peut-on vraiment appeler cela comprendre la diff\u00e9rence entre justice et injustice ? \u00bb<br>(<em>M\u00f2z\u01d0<\/em>, Livre V, I, 1)<\/p>\n\n\n\n<p>Cette compr\u00e9hension conduit \u00e0 la proposition du cosmopolitisme tant oriental qu\u2019occidental : \u00ab l\u2019universalit\u00e9 doit remplacer le particularisme. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II. Le cosmopolitisme en Occident<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Contexte historique partag\u00e9 entre la Chine et la Gr\u00e8ce<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La Chine et la Gr\u00e8ce pr\u00e9sentent une similitude notable aux Ve et IVe si\u00e8cles avant notre \u00e8re : les individus pouvaient discuter librement et de mani\u00e8re sp\u00e9culative de politique ou d\u2019affaires publiques en tant qu\u2019amateurs. C\u2019est ce que l\u2019on dit de Confucius : il s\u2019\u00e9tait pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 gouverner, mais n\u2019ayant re\u00e7u aucune fonction officielle, il se tourna vers l\u2019enseignement. En d\u2019autres termes, il s\u2019agissait de personnes discutant de politique sans avoir \u00e0 adopter une position politique pr\u00e9cise, ce que l\u2019activit\u00e9 politique r\u00e9elle exige in\u00e9vitablement et qui ne laisse de place qu\u2019\u00e0 la d\u00e9fense de ses propres int\u00e9r\u00eats \u2014 ce que M\u00f2z\u01d0 appellerait le \u00ab particularisme \u00bb ou l\u2019exclusion (bi\u00e9, \u522b).<\/p>\n\n\n\n<p>Et dans les deux cas, la condition n\u00e9cessaire \u00e0 cet \u00e9change d\u2019opinions \u00e9tait pr\u00e9sente : les interlocuteurs partageaient la m\u00eame langue, voire la m\u00eame culture. Ces intellectuels appartenaient \u00e0 diff\u00e9rentes polis ou \u00c9tats, parfois en guerre, mais continuaient \u00e0 dialoguer. Ce contexte les conduisit \u00e0 justifier rationnellement leurs positions et arguments, donnant naissance \u00e0 la philosophie (en lieu et place du mythe), et s\u2019adressant au bon sens commun plut\u00f4t que de s\u2019appuyer sur des r\u00e9cits, symboles ou croyances propres \u00e0 chaque \u00c9tat. Ce processus mena, dans les deux civilisations, \u00e0 un m\u00eame aboutissement : le cosmopolitisme \u2014 une politique fond\u00e9e sur l\u2019amour universel, selon la terminologie mohiste.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>Histoire du cosmopolitisme en Occident<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au IVe si\u00e8cle avant notre \u00e8re, les Grecs, fiers de la l\u00e9gendaire guerre de Troie et plus encore de leur victoire \u00e9clatante sur l\u2019Empire perse lors des guerres m\u00e9diques, se trouv\u00e8rent rapidement plong\u00e9s dans un terrible, douloureux et interminable conflit interne : la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se. Cette guerre, opposant deux coalitions de cit\u00e9s dirig\u00e9es respectivement par Ath\u00e8nes et Sparte, dura pr\u00e8s de cinquante ans et se solda par la d\u00e9faite d\u2019Ath\u00e8nes. Mais cette d\u00e9faite ne conduisit pas \u00e0 la stabilit\u00e9 : elle ouvrit plut\u00f4t la voie \u00e0 un nouveau conflit \u2014 cette fois entre des coalitions dirig\u00e9es par Sparte et Th\u00e8bes.<\/p>\n\n\n\n<p>La Gr\u00e8ce du IVe si\u00e8cle avant notre \u00e8re \u2014 consid\u00e9r\u00e9e comme un sommet de la civilisation \u00e0 son \u00e9poque, et encore aujourd\u2019hui \u2014 malgr\u00e9 une forte identit\u00e9 culturelle et linguistique commune, fut incapable de mettre fin \u00e0 cet \u00e9lan fratricide, m\u00eame si les Grecs en reconnaissaient l\u2019horreur et cherchaient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 s\u2019en lib\u00e9rer. Cette perception se refl\u00e8te, par exemple, dans <em>Lysistrata<\/em>, qui met en sc\u00e8ne les efforts d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s des femmes pour faire cesser une guerre sans fin, et surtout dans un fait tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur : toutes les cit\u00e9s grecques, si fi\u00e8res, accept\u00e8rent de se soumettre au roi Philippe II de Mac\u00e9doine \u2014 que beaucoup de Grecs consid\u00e9raient comme un barbare \u2014 en \u00e9change de sa direction dans une campagne contre l\u2019Empire perse. Ils comprirent que la seule mani\u00e8re de mettre fin \u00e0 leur guerre interne perp\u00e9tuelle \u00e9tait de s\u2019unir dans une campagne ext\u00e9rieure \u2014 une t\u00e2che r\u00e9alis\u00e9e par le fils de Philippe, Alexandre le Grand.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la d\u00e9faite d\u2019Ath\u00e8nes, la br\u00e8ve tyrannie des Trente et la restauration de la d\u00e9mocratie, la cit\u00e9 condamna Socrate \u00e0 mort. Socrate n\u2019a laiss\u00e9 aucun \u00e9crit, mais gr\u00e2ce \u00e0 Platon nous connaissons l\u2019accusation litt\u00e9rale qui le conduisit \u00e0 boire la cigu\u00eb. Platon la rapporte dans <em>L\u2019Apologie<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Socrate est coupable de ne pas croire aux dieux dans lesquels la cit\u00e9 croit, mais \u00e0 d\u2019autres entit\u00e9s spirituelles nouvelles (daimons), et (de ce fait) de corrompre la jeunesse. \u00bb (<em>Apologie<\/em>, 24b)<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut d\u2019abord clarifier ce que sont ces \u00ab nouvelles entit\u00e9s spirituelles \u00bb, qui, dans l\u2019esprit de Socrate, rempla\u00e7aient les dieux traditionnels. Il s\u2019agit d\u2019une \u00ab entit\u00e9 \u00bb qui l\u2019emp\u00eachait de s\u2019engager en politique. Socrate l\u2019explique dans sa d\u00e9fense :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Il peut sembler \u00e9trange que, tout en allant de maison en maison donner des conseils sur les affaires priv\u00e9es, je n\u2019ose pas participer \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e ni conseiller la cit\u00e9. Vous avez d\u00e9j\u00e0 entendu la raison \u00e0 plusieurs reprises : je poss\u00e8de un signe divin ou spirituel (<em>daimonion<\/em>), que M\u00e9l\u00e9tos a tourn\u00e9 en d\u00e9rision dans son accusation. \u00bb (<em>Apologie<\/em>, 31c)<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant son crime sp\u00e9cifique \u2014 ne pas croire aux dieux de la cit\u00e9 et, par cons\u00e9quent, corrompre la jeunesse \u2014 Socrate insiste de toutes les mani\u00e8res possibles dans <em>L\u2019Apologie<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ce qui m\u2019a donn\u00e9 cette r\u00e9putation, ce n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un certain type de sagesse. Quel genre de sagesse ? Peut-\u00eatre une sagesse humaine. Il se peut que je la poss\u00e8de, tandis que ceux que j\u2019ai mentionn\u00e9s plus t\u00f4t (politiciens, artistes, \u00e9crivains\u2026) sont sages d\u2019une sagesse qui d\u00e9passe l\u2019humain. \u00bb (<em>Apologie<\/em>, 20d)<\/p>\n\n\n\n<p>Je cite cette expression sp\u00e9cifique pour la contraster avec ce que l\u2019on enseigne dans les \u00e9coles et universit\u00e9s \u00e0 propos de Socrate \u2014 \u00e0 savoir la fameuse phrase : \u00ab Je sais que je ne sais rien. \u00bb Nous voyons que cela est faux : Socrate savait ce que tout \u00eatre humain peut savoir. Et cela est tr\u00e8s clair dans le deuxi\u00e8me dialogue de Platon, <em>Gorgias<\/em>, o\u00f9 il affirme par exemple qu\u2019il est mauvais de consacrer toutes les ressources aux armes, aux fortifications et aux d\u00e9bats visant \u00e0 infliger le plus de mal possible aux autres. Dans <em>Gorgias<\/em>, Platon pr\u00e9sente Socrate comme quelqu\u2019un qui pr\u00e9f\u00e8re subir l\u2019injustice plut\u00f4t que de la commettre \u2014 lorsqu\u2019il n\u2019existe pas de troisi\u00e8me voie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est incorrect, comme on le pr\u00e9tend souvent, de consid\u00e9rer Platon et Aristote comme des disciples de Socrate. Au contraire, Platon fut financ\u00e9 par la cit\u00e9 pour fonder son Acad\u00e9mie pr\u00e9cis\u00e9ment afin de r\u00e9pondre au choc provoqu\u00e9 par la condamnation et la mort de Socrate. Plus tard, Aristote re\u00e7ut un soutien de l\u2019\u00c9tat pour le Lyc\u00e9e. Pendant ce temps, toutes les autres \u00e9coles de pens\u00e9e ind\u00e9pendantes de la cit\u00e9 ou de l\u2019\u00c9tat \u2014 telles que les Cyr\u00e9na\u00efques, puis les \u00c9picuriens, les Cyniques et leurs successeurs Sto\u00efciens \u2014 se d\u00e9clar\u00e8rent disciples de Socrate et cosmopolites. Bien que des penseurs plus anciens comme H\u00e9raclite et Pythagore se soient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9clar\u00e9s <em>kosmopolites<\/em> (\u00ab citoyens du monde \u00bb), ce sont ces \u00e9coles, revendiquant une filiation directe avec Socrate, qui plac\u00e8rent le cosmopolitisme au c\u0153ur de leur doctrine.<\/p>\n\n\n\n<p>Antisth\u00e8ne, fondateur de l\u2019\u00e9cole cynique, \u00e9tait pr\u00e9sent lorsque Socrate but la cigu\u00eb, tandis que Platon, selon les t\u00e9moignages, \u00e9tait malade et absent. Dans les dialogues m\u00eames de Platon, Socrate jure souvent \u00ab par le chien \u00bb (au lieu d\u2019un dieu) \u2014 un symbole que les Cyniques adopteront comme embl\u00e8me de leur \u00e9cole. Leur nom d\u00e9rive de <em>kyon<\/em> (\u03ba\u03cd\u03c9\u03bd), qui signifie chien, exprimant leur d\u00e9sir d\u2019\u00eatre \u00ab le meilleur ami de l\u2019homme \u00bb \u2014 puisque les hommes eux-m\u00eames ne sont pas amis entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des Cyniques au sto\u00efcisme et la g\u00e9n\u00e9ralisation du cosmopolitisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Antisth\u00e8ne, Diog\u00e8ne devint le chef de l\u2019\u00e9cole cynique et en est le repr\u00e9sentant le plus c\u00e9l\u00e8bre, notamment pour ses excentricit\u00e9s dans la mani\u00e8re de critiquer la soci\u00e9t\u00e9, en tournant en d\u00e9rision ses c\u00e9r\u00e9monies et ses croyances. Il fut remplac\u00e9 par Crat\u00e8s de Th\u00e8bes \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00e9cole, dont le disciple, Z\u00e9non de Kition, fonda l\u2019\u00e9cole sto\u00efcienne ou le Portique (<em>Stoa<\/em>). Le sto\u00efcisme, \u00e0 l\u2019instar du cynisme, pla\u00e7ait le cosmopolitisme au centre de sa doctrine. Malheureusement, comme mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019\u0153uvre de Z\u00e9non intitul\u00e9e <em>La R\u00e9publique<\/em> a \u00e9t\u00e9 perdue, mais elle est cit\u00e9e par Plutarque lorsqu\u2019il \u00e9voque le cosmopolitisme d\u2019Alexandre le Grand. Veuillez excuser la r\u00e9p\u00e9tition de ce passage, d\u00e9sormais complet, que Plutarque consacre \u00e0 Z\u00e9non :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La tr\u00e8s admir\u00e9e <em>R\u00e9publique<\/em> de Z\u00e9non, fondateur de l\u2019\u00e9cole sto\u00efcienne, peut se r\u00e9sumer en un seul principe : que nous ne devrions pas vivre s\u00e9par\u00e9s en communaut\u00e9s et en cit\u00e9s distingu\u00e9es par des lois particuli\u00e8res de justice, mais plut\u00f4t consid\u00e9rer tous les hommes comme des concitoyens d\u2019une m\u00eame communaut\u00e9, vivant sous un seul ordre et une seule loi, comme un troupeau avan\u00e7ant uni. \u00bb (<em>La Fortune et la Vertu d\u2019Alexandre<\/em>, I, 240)<\/p>\n\n\n\n<p>Le cosmopolitisme \u00e9tait l\u2019id\u00e9ologie dominante des anciens empires, comme celui d\u2019Alexandre de Mac\u00e9doine, dont le cosmopolitisme est bien document\u00e9 \u2014 non seulement par les r\u00e9f\u00e9rences de Plutarque et d\u2019autres auteurs, et qu\u2019Alexandre exprima explicitement, mais aussi par ses actions, notamment ses mariages avec les princesses des terres conquises. Il existe m\u00eame une l\u00e9gende selon laquelle Aristote \u2014 propri\u00e9taire d\u2019esclaves, misogyne et supr\u00e9maciste grec \u2014 aurait ordonn\u00e9 son assassinat ou son empoisonnement. (Popper r\u00e9sume le totalitarisme d\u2019\u00c9tat platonicien dans <em>La soci\u00e9t\u00e9 ouverte et ses ennemis<\/em>, pour ceux que cela int\u00e9resse.)<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, toute la classe intellectuelle de l\u2019Empire romain \u00e9tait cosmopolite (S\u00e9n\u00e8que, Cic\u00e9ron, Marc Aur\u00e8le, et bien d\u2019autres). Tous les auteurs romains que je connais \u00e9taient cosmopolites, bien que cet aspect central soit souvent occult\u00e9 aujourd\u2019hui, et qu\u2019on les cite surtout pour leurs doctrines morales ou \u00e9thiques. Pour les sto\u00efciens, cela est particuli\u00e8rement absurde, puisque leur conception de la vertu d\u00e9pend directement de leur vision cosmopolite fond\u00e9e par Z\u00e9non. Les sto\u00efciens comprenaient que, par le <em>logos<\/em> \u2014 le bon sens commun, que Socrate avait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 et que nous avons tent\u00e9 d\u2019expliquer plus haut \u2014, les humains savent ce qui est mal (l\u2019intention de nuire \u00e0 autrui) et ce qui est bien (coop\u00e9rer pour le bien commun). Les humains et le monde sont merveilleusement orient\u00e9s vers la paix et l\u2019harmonie, tout comme M\u00f2z\u01d0 affirme que l\u2019Amour Universel est la Volont\u00e9 du Ciel. Le probl\u00e8me, pour les cosmopolites de l\u2019Antiquit\u00e9, \u00e9tait que dans un monde inconnu et d\u00e9connect\u00e9, les moyens de paix \u2014 la prise de d\u00e9cision inclusive (la <em>universalit\u00e9<\/em>, selon M\u00f2z\u01d0) \u2014 \u00e9taient irr\u00e9alisables. Ainsi, les sto\u00efciens s\u2019abandonnaient avec patience \u00e0 leur destin (tragique) de vivre au milieu de la guerre totale et de sa cruaut\u00e9, mais c\u2019est dans cette compr\u00e9hension du <em>logos<\/em> qu\u2019ils puisaient leur force, leur r\u00e9signation, leur patience et leur r\u00e9conciliation avec l\u2019univers, avec le cosmos.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est ce cosmopolitisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui amena Rome \u00e0 accorder la citoyennet\u00e9 romaine \u00e0 tous les habitants de l\u2019Empire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que, lorsqu\u2019ils envisag\u00e8rent de dissoudre l\u2019\u00c9tat \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019arme ou l\u2019unit\u00e9 arm\u00e9e (ou le mal, dont la finalit\u00e9 est de nuire) \u2014, les anciens cosmopolites comprirent que, ne pouvant le faire universellement et simultan\u00e9ment, une telle action m\u00e8nerait simplement \u00e0 la perte de leurs droits et propri\u00e9t\u00e9s, ce qui, comme le dit Mencius plus haut, revient \u00e0 d\u00e9pouiller les autres par la violence. Autrement, ils devraient inviter une autre arme ou un autre \u00c9tat \u00e0 les prot\u00e9ger. Ce d\u00e9bat est document\u00e9 et \u00e9tait courant parmi les intellectuels et hommes politiques cosmopolites de l\u2019\u00e9poque romaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00ab utilitarisme \u00bb comme forme politico-\u00e9conomique du cosmopolitisme occidental<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 que le cons\u00e9quentialisme ou utilitarisme de M\u00f2z\u01d0 d\u00e9coule de sa pens\u00e9e cosmopolite, et qu\u2019il repose donc sur la raison, le <em>logos<\/em> ou le bon sens humain commun \u2014 sans id\u00e9ologie et sans besoin de justifier la diff\u00e9rence ou l\u2019in\u00e9galit\u00e9 humaine, ce qui implique l\u2019usage de figurations telles que croyances, id\u00e9ologies, rituels, etc. Le cosmopolitisme ne cherche en effet qu\u2019\u00e0 favoriser la coop\u00e9ration pour un b\u00e9n\u00e9fice mutuel et universel \u2014 ce qui se justifie en soi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de la proposition confuc\u00e9enne d\u2019un deuil de trois ans pour la mort de l\u2019empereur ou du p\u00e8re, M\u00f2z\u01d0 r\u00e9pond que le cadavre doit simplement \u00eatre enterr\u00e9 \u2014 pas trop profond\u00e9ment pour ne pas atteindre les nappes phr\u00e9atiques, ni trop peu pour ne pas \u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par les animaux. Et cela suffit.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en va de m\u00eame pour le cosmopolitisme occidental : ce que M\u00f2z\u01d0 appelle <em>b\u00e9n\u00e9fice<\/em>, les Occidentaux l\u2019appellent <em>utilit\u00e9<\/em>. Voyons maintenant comment Cic\u00e9ron l\u2019exprime dans <em>Des Devoirs<\/em> (<em>De Officiis<\/em>). On sait que Cic\u00e9ron consid\u00e9rait <em>De Officiis<\/em> comme son \u0153uvre ma\u00eetresse, qu\u2019il d\u00e9dia \u00e0 son fils. Son objectif \u00e9tait d\u2019affirmer que \u00ab l\u2019honn\u00eatet\u00e9 est identique \u00e0 l\u2019utilit\u00e9 \u00bb, ce qui rappelle l\u2019expression mohiste selon laquelle aimer et faire le bien sont une seule et m\u00eame chose : \u00ab Aimer et b\u00e9n\u00e9ficier (aux autres), c\u2019est agir correctement ; ce qui est aim\u00e9 et b\u00e9n\u00e9ficie est l\u2019objet ext\u00e9rieur. \u00bb (\u611b\u5229\uff0c\u6b64\u4e5f\uff1b\u6240\u611b\u6240\u5229\uff0c\u5f7c\u4e5f, Canon II, 177).<\/p>\n\n\n\n<p>Laissons la parole \u00e0 Cic\u00e9ron :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Rien n\u2019est utile qui ne soit honn\u00eate ; et ce n\u2019est pas parce que c\u2019est utile que c\u2019est honn\u00eate, mais parce que c\u2019est honn\u00eate que c\u2019est utile. \u00bb (<em>De Officiis<\/em>, livre III, XXX)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Tout ce que la terre produit est donn\u00e9 pour le b\u00e9n\u00e9fice des hommes, et les hommes, \u00e0 leur tour, naissent pour l\u2019utilit\u00e9 de leurs semblables, afin qu\u2019ils puissent se faire du bien les uns aux autres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Nous savons que Socrate maudissait ceux qui, par la pens\u00e9e, s\u00e9paraient ce que la nature avait uni ; les Sto\u00efciens partageaient pleinement cette id\u00e9e, consid\u00e9rant que tout ce qui est honn\u00eate est n\u00e9cessairement utile, et que rien de vraiment utile ne peut \u00eatre malhonn\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ainsi, tous doivent viser un seul et m\u00eame but : que l\u2019utilit\u00e9 de chacun soit celle de tous ; car si chacun agit uniquement pour lui-m\u00eame, toute la communaut\u00e9 humaine s\u2019effondre. Et si la nature prescrit ceci : que l\u2019homme veuille le bien de l\u2019homme, quel qu\u2019il soit, simplement parce qu\u2019il est homme, alors, selon la nature m\u00eame, l\u2019utilit\u00e9 doit \u00eatre commune \u00e0 tous. Si cela est vrai, alors nous sommes tous soumis \u00e0 une loi naturelle unique et identique ; et si c\u2019est le cas, cette loi interdit formellement de nuire \u00e0 autrui. Si le premier point est vrai, alors le dernier l\u2019est aussi. \u00bb (<em>De Officiis<\/em>, livre III, VI)<\/p>\n\n\n\n<p>Ce concept n\u2019est pas propre \u00e0 Cic\u00e9ron. Son livre r\u00e9pond pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 un autre du m\u00eame nom et sur le m\u00eame sujet, \u00e9crit par son ma\u00eetre Pan\u00e9tius, lui aussi sto\u00efcien et cosmopolite \u2014 un ouvrage aujourd\u2019hui perdu ou que je n\u2019ai pas pu retrouver.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve la m\u00eame conception chez Antipater, autre sto\u00efcien cosmopolite c\u00e9l\u00e8bre, qui dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Les principes naturels qui r\u00e9gissent notre \u00eatre tout entier et que nous devons suivre et respecter, ne nous disent-ils pas que notre utilit\u00e9 est celle du monde entier, et que l\u2019utilit\u00e9 du monde est notre propre utilit\u00e9 ? \u00bb (<em>III, 12<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p>Je me permets de partager avec le lecteur que toute cette recherche est autodidacte, r\u00e9alis\u00e9e sans sources ni guide. Je supposais qu\u2019il en serait ainsi, et cela s\u2019est confirm\u00e9. Je pense que la co\u00efncidence des id\u00e9es et des exp\u00e9riences entre l\u2019Orient et l\u2019Occident \u2014 sans contact entre eux \u2014 constitue une preuve forte que le savoir sp\u00e9culatif ou philosophique saisit justement la r\u00e9alit\u00e9 humaine commune \u00e0 tous. Pour la m\u00eame raison, je renvoie \u00e9galement le lecteur au commentaire sur <em>La Doctrine du Juste Milieu<\/em> du confucianisme (Herranz, Kailas, 2024), o\u00f9 l\u2019on note la ressemblance totale entre cette doctrine et celle d\u2019Aristote, ainsi que leur d\u00e9finition identique de la justice, divis\u00e9e en justice \u00e9quitable ou naturelle, et justice distributive, celle de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>Cosmopolitisme et catholicisme (universalisme)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tout comme Mencius dans sa d\u00e9fense du confucianisme, le cosmopolitisme occidental, incapable de se donner une forme politique ou de progresser concr\u00e8tement, fut conduit \u00e0 accepter le christianisme. C\u2019est ainsi que l\u2019on comprend l\u2019origine cosmopolite des premiers P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise comme saint Augustin ou Lactance, et surtout son grand architecte : saint Paul. Le christianisme repr\u00e9sente la forme figur\u00e9e du cosmopolitisme, ce qui lui permet de coexister avec l\u2019\u00c9tat. En effet, avec le christianisme, le <em>Logos<\/em> \u2014 qui, en tant que bon sens, vit en chaque \u00eatre humain sans m\u00e9diation \u2014 devient d\u00e9sormais manifestation r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, ce qui permet le maintien de l\u2019\u00c9tat, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et de la d\u00e9pendance des peuples vis-\u00e0-vis de leurs dirigeants, politiques et religieux (ceux qui d\u00e9tiennent ce savoir priv\u00e9), ainsi que la distinction vis-\u00e0-vis des non-chr\u00e9tiens, qui doivent \u00eatre soumis et convertis. C\u2019est pourquoi on trouve le <em>Logos<\/em> d\u00e8s les premiers mots de l\u2019\u00c9vangile selon saint Jean :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Au commencement \u00e9tait le Verbe (<em>Logos<\/em>), et le Verbe \u00e9tait avec Dieu, et le Verbe \u00e9tait Dieu. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9poque moderne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce catholicisme\/universalisme fut une ressource pour l\u2019Empire espagnol, qui facilita le m\u00e9tissage et les politiques d\u2019int\u00e9gration en Am\u00e9rique, contrairement aux autres \u00c9tats-nations protestants europ\u00e9ens qui en \u00e9taient d\u00e9pourvus. Toutefois, le mod\u00e8le de l\u2019\u00c9tat-nation a atteint, puis approfondi, son h\u00e9g\u00e9monie jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, adopt\u00e9 mondialement, y compris par la Chine au XXe si\u00e8cle. L\u2019\u00c9tat moderne redistribue la richesse entre ses citoyens en \u00e9change de leur engagement total et de leur fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat ; c\u2019est pourquoi le cosmopolitisme a aujourd\u2019hui moins de place que jamais dans le monde acad\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9poque contemporaine. Une note sur la publicit\u00e9 et le cosmopolitisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, il me semble opportun de mentionner bri\u00e8vement un autre concept commun aux cosmopolites, que Kant a pleinement d\u00e9velopp\u00e9 dans <em>Vers la paix perp\u00e9tuelle<\/em>. Cela est d\u2019autant plus n\u00e9cessaire que Kant constitue la seule r\u00e9f\u00e9rence cosmopolite contemporaine : le seul penseur que les \u00e9tudiants d\u2019aujourd\u2019hui citeront spontan\u00e9ment s\u2019ils sont interrog\u00e9s sur un penseur cosmopolite, une fois le cosmopolitisme des sages de l\u2019Antiquit\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 dans l\u2019oubli.<\/p>\n\n\n\n<p>Kant connaissait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019\u0153uvre de ces sages, mais sa proposition ne pouvait \u00eatre publi\u00e9e qu\u2019\u00e0 condition de ne pas remettre en cause l\u2019\u00c9tat. Ainsi, la cl\u00e9 de son ouvrage <em>Vers la paix perp\u00e9tuelle<\/em> repose sur la <strong>publicit\u00e9 (universelle)<\/strong> des d\u00e9cisions et de leurs fins, par laquelle il tente de convaincre les \u00c9tats. Kant affirme que si l\u2019on retire tout contenu \u00e0 la loi et qu\u2019on en garde seulement la forme, il ne reste que la publicit\u00e9. Il ajoute que ce qui doit \u00eatre cach\u00e9 est, en soi, la preuve d\u2019une ill\u00e9galit\u00e9. Il propose une conf\u00e9d\u00e9ration d\u2019\u00c9tats pour la paix, \u00e0 la seule condition qu\u2019ils soient des <strong>r\u00e9publiques<\/strong>, au sens de <em>res publica<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 les affaires publiques sont trait\u00e9es publiquement. Il est important de souligner \u2014 et j\u2019invite le lecteur \u00e0 constater avec quelle insistance Kant l\u2019explique \u2014 qu\u2019il ne faut pas confondre r\u00e9publique et d\u00e9mocratie, car la r\u00e9publique est l\u2019oppos\u00e9 du despotisme, tandis que la d\u00e9mocratie est une <strong>forme de despotisme<\/strong> (m\u00eame si les d\u00e9mocraties r\u00e9elles le nient).<\/p>\n\n\n\n<p>La faiblesse de Kant r\u00e9side dans son <strong>id\u00e9alisme<\/strong>, qui l\u2019emp\u00eache de comprendre ce qui est proprement humain : le <strong>virtuel<\/strong>. C\u2019est pourquoi Kant affirme que, pr\u00e9alablement \u00e0 l\u2019accord ou contrat de la conf\u00e9d\u00e9ration, les \u00c9tats doivent abolir leurs arm\u00e9es permanentes \u2014 ce qui est absurde, car cela ignore que l\u2019arme agit d\u00e8s sa potentialit\u00e9 ; et une telle abolition serait d\u00e9j\u00e0 la paix elle-m\u00eame. Kant propose l\u2019universalit\u00e9 mais en confie l\u2019initiative \u00e0 l\u2019\u00c9tat, qui est pr\u00e9cis\u00e9ment son contraire : la forme ou l\u2019expression de la partialit\u00e9 \u2014 l\u2019unit\u00e9 arm\u00e9e, la violence l\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n<p>Cic\u00e9ron \u00e9voque la publicit\u00e9 dans les cas les plus douteux, dans <em>De Officiis<\/em>. Par exemple, lorsqu\u2019il discute d\u2019un mythe platonicien o\u00f9 une personne trouve une bague qui le rend invisible, ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 commettre des crimes pour devenir roi. Lorsqu\u2019on demande comment les autres agiraient dans cette situation, certains r\u00e9pondent qu\u2019ils agiraient comme le criminel. Cic\u00e9ron soutient :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Quand on demande ce qu\u2019ils feraient s\u2019ils pouvaient cacher leur action (le mal), ce n\u2019est pas pour savoir s\u2019ils le peuvent, mais pour les forcer \u00e0 admettre que, s\u2019ils choisissent de le faire en toute impunit\u00e9, ils avouent \u00eatre des criminels ; et s\u2019ils le nient, ils conc\u00e8dent que tout mal doit \u00eatre \u00e9vit\u00e9. \u00bb (<em>De Officiis<\/em>, Livre III, IX)<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00f2z\u01d0 ne d\u00e9veloppe pas le concept de publicit\u00e9 ou de transparence \u2014 non pas comme force motrice, mais comme <strong>garantie de libert\u00e9<\/strong> face au tort, \u00e0 la tromperie ou m\u00eame au malentendu dans la communaut\u00e9 cosmopolite. Pourtant, curieusement, il semble <strong>l\u2019assumer<\/strong> : il remarque que les chevaliers de son temps <strong>ne savent pas ce qu\u2019est la justice<\/strong> ; ils sont r\u00e9ellement ignorants et non mal intentionn\u00e9s, puisqu\u2019ils <strong>enregistrent \u2014 \u00e9crivent, publient \u2014 leurs crimes<\/strong>, comme l\u2019attaque d\u2019autres \u00c9tats. Autrement dit, la <strong>publicit\u00e9 des intentions<\/strong> expose la justice (ou l\u2019injustice) au jugement humain, comme le dit Cic\u00e9ron. Je me permets de copier ici un long passage particuli\u00e8rement significatif de M\u00f2z\u01d0 :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Le meurtre d\u2019une personne est consid\u00e9r\u00e9 comme injuste et peut entra\u00eener la peine de mort. En suivant cette logique, le meurtrier de dix personnes sera dix fois injuste et devra \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 dix peines de mort ; celui qui tue cent personnes sera cent fois injuste et devra \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 cent peines de mort. Tous les seigneurs et leurs officiers savent qu\u2019ils doivent condamner cela comme injuste, mais face \u00e0 l\u2019injustice extr\u00eame qu\u2019est l\u2019attaque d\u2019un \u00c9tat, ils ne savent pas qu\u2019il faut la condamner. Au contraire, ils l\u2019applaudissent et l\u2019appellent juste. Ils sont v\u00e9ritablement ignorants de ce qu\u2019est l\u2019injustice, puisqu\u2019ils consignent ces jugements pour la post\u00e9rit\u00e9. S\u2019ils avaient su que c\u2019\u00e9tait injuste, pourquoi enregistrer ces jugements erron\u00e9s pour l\u2019avenir ? Si quelqu\u2019un voit un peu de noir et dit que c\u2019est noir, mais que devant une obscurit\u00e9 totale il dit que c\u2019est blanc, on peut penser qu\u2019il ne conna\u00eet pas la diff\u00e9rence entre noir et blanc. Si en go\u00fbtant quelque chose d\u2019un peu amer, il dit que c\u2019est amer, mais qu\u2019en go\u00fbtant quelque chose de tr\u00e8s amer il dit que c\u2019est doux, on peut penser qu\u2019il ne conna\u00eet pas la diff\u00e9rence entre doux et amer. De m\u00eame, lorsqu\u2019une petite injustice est commise, ils savent qu\u2019il faut la condamner, mais lorsqu\u2019une grande injustice comme l\u2019attaque d\u2019un autre \u00c9tat est commise, ils ne savent pas qu\u2019il faut la condamner, et l\u2019applaudissent en l\u2019appelant juste. Peut-on dire qu\u2019ils connaissent la diff\u00e9rence entre justice et injustice ? C\u2019est pourquoi nous savons que les seigneurs du monde sont confus quant \u00e0 la distinction entre justice et injustice. \u00bb (<em>M\u00f2z\u01d0<\/em>, Livre V, I, 2)<\/p>\n\n\n\n<p>Ces chevaliers ne sont pas ignorants de la justice ; ce qu\u2019ils ignorent, c\u2019est le lien entre <strong>publicit\u00e9 et universalit\u00e9<\/strong>. Leur publicit\u00e9 est <strong>priv\u00e9e<\/strong>, destin\u00e9e aux leurs. Tandis que la publicit\u00e9 dont parle M\u00f2z\u01d0 est <strong>universelle<\/strong>. Nous approfondirons cela plus tard en d\u00e9veloppant le point de vue mohiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, alors que l\u2019\u00e9quilibre nucl\u00e9aire fragile semble de plus en plus menac\u00e9, nous ne pouvons \u00e9viter de reconsid\u00e9rer le <strong>cosmopolitisme<\/strong>, seule alternative \u00e0 une paix arm\u00e9e (celle des \u00c9tats), qui nous m\u00e8ne in\u00e9luctablement \u00e0 de nouvelles destructions, voire \u00e0 l\u2019extinction. C\u2019est pourquoi nous revenons \u00e0 la question pos\u00e9e par M\u00f2z\u01d0 : <strong>Comment l\u2019universalit\u00e9 \u2014 la prise de d\u00e9cision inclusive, cause du bien \u2014 peut-elle remplacer la partialit\u00e9 (<\/strong><strong>\u522b<\/strong><strong>), la prise de d\u00e9cision exclusive, cause du mal ?<\/strong> Il faut pr\u00e9ciser que l\u2019universalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9galit\u00e9 et le bon sens commun de toute l\u2019humanit\u00e9, ne peut \u00eatre impos\u00e9e \u00e0 aucun groupe, mais seulement <strong>accept\u00e9e librement par des individus et des groupes<\/strong>, comme cons\u00e9quence rationnelle et pragmatique de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue. Une fois accept\u00e9e, elle doit \u00eatre garantie par des institutions publiques. La question demeure : <strong>comment ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous soulignons qu\u2019un des grands objectifs de cet essai est d\u2019identifier les <strong>limites ou insuffisances du mohisme<\/strong> \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire les aspects ou questions qui r\u00e9v\u00e8lent son incapacit\u00e9 \u00e0 <strong>structurer pleinement<\/strong> sa proposition politique et sociale. C\u2019est l\u2019\u00e9chec d\u2019une \u00e9cole de pens\u00e9e qui affirme n\u00e9anmoins qu\u2019<strong>argumenter contre la doctrine de M\u00f2z\u01d0 revient \u00e0 essayer de briser une pierre en lui lan\u00e7ant des \u0153ufs<\/strong>, ou que la doctrine de M\u00f2z\u01d0 <strong>resterait vraie m\u00eame s\u2019il ne restait plus un seul \u00eatre humain sur Terre<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Partant de cette pr\u00e9misse, tournons-nous \u00e0 pr\u00e9sent vers l\u2019analyse de certains passages du <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em>, qui pourront \u00e9clairer la conscience de soi du mohisme, son d\u00e9veloppement et son message.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>III. Commentaire sur les chapitres dialectiques du <\/strong><em><strong>M\u00f2z<\/strong><\/em><em><strong>\u01d0<\/strong><\/em><strong>, le <\/strong><em><strong>M\u00f2bi\u0101n<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comparaison entre les Triades et le <\/strong><em><strong>M\u00f2bi\u0101n<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les chapitres dits dialectiques du mohisme comprennent six livres, du chapitre 40 au chapitre 45. Ils sont g\u00e9n\u00e9ralement plac\u00e9s apr\u00e8s les Triades et avant les Dialogues, et sont attribu\u00e9s aux Mohistes tardifs ou N\u00e9o-Mohistes. Ces chapitres contiennent des \u00e9nonc\u00e9s affirmatifs ou n\u00e9gatifs, sans \u00eatre situ\u00e9s dans un contexte vital ou historique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces livres incluent les <em>Canons<\/em> (<em>J\u012bng<\/em>) et les <em>Explications ou Interpr\u00e9tations des Canons<\/em> (<em>J\u012bng shu\u014d<\/em>), divis\u00e9s en deux parties. Ils se composent habituellement d\u2019une ou deux propositions, suivies d\u2019un texte qui explique la phrase ou le jugement principal, parfois accompagn\u00e9 d\u2019une objection interm\u00e9diaire niant la pr\u00e9misse initiale. Un autre texte, <em>Grandes Illustrations<\/em> (<em>D\u00e0 Q\u01d4<\/em>), est une collection de fragments suppos\u00e9s appartenir \u00e0 un essai plus vaste ; enfin, les <em>Petites Illustrations<\/em> (<em>Xi\u01ceo Q\u01d4<\/em>) forment un essai complet. Ils abordent de mani\u00e8re d\u00e9sordonn\u00e9e et presque chaotique des questions math\u00e9matiques, \u00e9thiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et philosophiques. Leur contenu semble provenir d\u2019un milieu scolastique et r\u00e9sulte d\u2019un travail continu de recherche au sein de l\u2019\u00e9cole mohiste, en dialogue ou en d\u00e9bat avec d\u2019autres \u00e9coles de pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces textes ont subi une corruption textuelle, car ils furent initialement r\u00e9dig\u00e9s sur des lamelles de bambou, facilement d\u00e9t\u00e9riorables, puis transcrits avec difficult\u00e9 sur papier par des compilateurs \u00e0 travers l\u2019histoire. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la diversit\u00e9 des sujets les rend difficiles \u00e0 comprendre, puisqu\u2019il est impossible de les articuler en un discours coh\u00e9rent, les laissant comme une suite de th\u00e8mes d\u00e9connect\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les N\u00e9o-Mohistes soutiennent et affirment la doctrine de l\u2019Amour Universel dans le <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em>. Ils la tiennent pour acquise, sans chercher \u00e0 la justifier comme dans les Triades. Ils \u00e9tablissent simplement des liens internes avec d\u2019autres concepts d\u2019int\u00e9r\u00eat relatifs aux \u00eatres humains et \u00e0 leur ph\u00e9nom\u00e9nologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Compar\u00e9 aux Triades, un \u00e9l\u00e9ment qui perd nettement de son importance dans le <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em> est la \u00ab Volont\u00e9 du Ciel \u00bb, et aucune r\u00e9f\u00e9rence aux esprits n\u2019y est faite, alors qu\u2019ils sont largement abord\u00e9s dans les Triades.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019absence de la Volont\u00e9 du Ciel dans le <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em> soutient l\u2019interpr\u00e9tation g\u00e9n\u00e9rale d\u2019A.C. Graham sur ces chapitres. Graham, le plus grand sp\u00e9cialiste occidental des textes mohistes tardifs, a publi\u00e9 <em>Later Mohist Logic, Ethics and Science<\/em> en 1978, une \u00e9tude r\u00e9\u00e9dit\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises. Il avance que l\u2019invocation du Ciel comme justification de l\u2019Amour Universel a \u00e9t\u00e9 discr\u00e9dit\u00e9e par l\u2019\u00e9cole dite \u00ab \u00e9go\u00efste \u00bb de Yang Zhu. Ce dernier soutenait que si l\u2019on suivait de mani\u00e8re coh\u00e9rente le principe d\u2019une Volont\u00e9 du Ciel, cette volont\u00e9 finirait par justifier les tendances criminelles de certains individus.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, ce d\u00e9bat appara\u00eet dans les <em>Grandes Illustrations<\/em> (<em>D\u00e0 Q\u01d4<\/em>), o\u00f9 l\u2019on se demande s\u2019il est correct de parler d\u2019intention du Ciel dans le cas d\u2019un tyran :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Le tyran dit : \u201cJe suis l\u2019intention du Ciel\u201d, ce qui revient \u00e0 consid\u00e9rer juste ce que le peuple condamne, et \u00e0 vouloir corriger une nature qui ne peut l\u2019\u00eatre. Dans le choix de ce qui est le plus b\u00e9n\u00e9fique, il y a une alternative. Dans le choix de ce qui est le moins nuisible, il n\u2019y en a pas. Choisir ce qu\u2019on ne poss\u00e8de pas encore, c\u2019est choisir ce qui est le plus b\u00e9n\u00e9fique. Renoncer \u00e0 ce qu\u2019on poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0, c\u2019est choisir ce qui est le moins nuisible. \u00bb (<em>M\u00f2z\u01d0, D\u00e0 Q\u01d4, 5<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p>La tyrannie, le despotisme auquel nous sommes tous soumis, ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme juste \u2014 elle est simplement in\u00e9vitable, ce qui est diff\u00e9rent. Le tyran se justifie en disant : \u00ab Puisque le Ciel ordonne tout et que je d\u00e9tiens le pouvoir, mon pouvoir vient du Ciel. \u00bb M\u00f2z\u01d0 r\u00e9pond que ce serait une d\u00e9formation \u2014 confondre ce qui est avec ce qui devrait \u00eatre, puisqu\u2019il ne peut \u00eatre que le peuple condamne le tyran tandis que le Ciel le soutient.<\/p>\n\n\n\n<p>Le point important, c\u2019est que nous ne pouvons pas toujours choisir. Si nous pouvions choisir, nous choisirions ce qui est le plus b\u00e9n\u00e9fique (l\u2019Amour Universel), mais le mal est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que l\u2019on ne peut \u00e9viter. S\u2019il pouvait \u00eatre \u00e9vit\u00e9, nous le ferions. Par cons\u00e9quent, choisir le moindre mal \u2014 bien que nuisible \u2014 ne le rend pas bon : \u00ab Renoncer \u00e0 ce qu\u2019on poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0, c\u2019est choisir ce qui est le moins nuisible \u00bb, mais cela reste nuisible. Ainsi, si nous le pouvons, nous devons nous d\u00e9barrasser de la tyrannie et non l\u2019accepter comme ordonn\u00e9e par le Ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela peut se traduire concr\u00e8tement. Lors des \u00e9lections, nous ne souhaitons peut-\u00eatre donner notre volont\u00e9 (vote) \u00e0 personne (refus du despotisme), mais ne pas voter semble pire, car cela renforce une option que nous rejetons davantage. De m\u00eame, nous pouvons nous armer \u2014 non par amour des armes ou par absence de souffrance face \u00e0 leur destruction \u2014 mais pour affronter les armes des autres, un mal encore plus grand. Comme le disait Rousseau, une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchique ou despotique oblige tout le monde \u00e0 s\u2019organiser de la m\u00eame fa\u00e7on, sous peine d\u2019\u00eatre absorb\u00e9 par la premi\u00e8re \u2014 au bas de l\u2019\u00e9chelle \u2014 ce qui serait pire. Alors nous endurons notre propre despote pour r\u00e9sister \u00e0 un pire. Et ainsi de suite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019argument mohiste est aussi un rejet du fatalisme confuc\u00e9en, et il est n\u00e9cessairement li\u00e9 au passage du temps, puisque c\u2019est seulement avec le temps que l\u2019on peut distinguer ce qui peut changer de ce qui ne le peut pas \u2014 contrairement au fatalisme, qui nie le changement. Comme mentionn\u00e9 plus t\u00f4t, la doctrine de M\u00f2z\u01d0 affirme que \u00ab la partialit\u00e9 doit \u00eatre remplac\u00e9e par l\u2019universalit\u00e9 \u00bb \u2014 une id\u00e9e qui n\u2019a de sens que comme transformation temporelle, qu\u2019ils ont cherch\u00e9 \u00e0 mettre en pratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant leur conception du temps, on en trouve un \u00e9cho dans une autre mention de la Volont\u00e9 du Ciel au d\u00e9but des <em>Grandes Illustrations<\/em> (<em>D\u00e0 Q\u01d4<\/em>) :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab L\u2019amour du Ciel pour les humains est plus inclusif que celui du sage ; son b\u00e9n\u00e9fice pour les humains est plus profond que celui du sage. \u00bb (<em>D\u00e0 Q\u01d4, 1<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p>Cette proposition est li\u00e9e au dialogue <em>G\u0113ng Zh\u00f9<\/em>, o\u00f9 M\u00f2z\u01d0 est interrog\u00e9 sur qui est le plus sage \u2014 les esprits ou les sages :<\/p>\n\n\n\n<p>W\u016b M\u01cez\u01d0 demanda \u00e0 M\u00f2z\u01d0 : \u00ab Qui sont les plus sages, les esprits ou les sages ? \u00bb M\u00f2z\u01d0 r\u00e9pondit : \u00ab Les esprits sont plus sages que les sages, comme ceux qui voient et entendent bien surpassent les aveugles et les sourds. Dans les temps anciens, l\u2019empereur Q\u01d0 de Xi\u00e0 ordonna \u00e0 F\u011bli\u00e1n d\u2019extraire des min\u00e9raux des montagnes et des rivi\u00e8res pour fondre des <em>tings<\/em> \u00e0 K\u016bnw\u00fa. Il demanda \u00e0 Y\u01d0 de sacrifier un faisan pour invoquer la tortue de B\u00f3ru\u00f2, en disant : \u201cQuand les <em>tings<\/em> seront termin\u00e9s, qu\u2019ils aient quatre pieds. Qu\u2019ils cuisent sans feu, se cachent sans bouger et voyagent sans transport. Qu\u2019ils servent au sacrifice \u00e0 K\u016bnw\u00fa. Puisse notre offrande \u00eatre accept\u00e9e !\u201d L\u2019oracle r\u00e9pondit : \u201cJ\u2019accepte cette offrande.\u201d Les nuages vinrent de toutes parts. Une fois les neuf tr\u00e9pieds achev\u00e9s, ils passeront aux Trois Royaumes. Quand Xi\u00e0 les perdra, Y\u012bn les poss\u00e9dera, puis Zh\u014du. \u00bb Or, le passage de Xi\u00e0 \u00e0 Y\u012bn, puis \u00e0 Zh\u014du, s\u2019est fait sur des si\u00e8cles. M\u00eame le plus sage des conseillers ne peut pr\u00e9voir des si\u00e8cles \u00e0 l\u2019avance, mais les esprits le peuvent. Ainsi, les esprits sont plus sages que les sages, comme ceux qui voient par rapport aux aveugles. (<em>G\u0113ng Zh\u00f9, 2<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois dynasties couvrent des mill\u00e9naires, ce que le sage ne peut pr\u00e9voir, contrairement aux esprits. On peut extrapoler ce raisonnement au Ciel, en comprenant qu\u2019il agit d\u2019un point de vue intemporel et immortel \u2014 incompr\u00e9hensible pour les humains. Cela, pensons-nous, \u00e9claire la Volont\u00e9 du Ciel dans les Triades et met en doute l\u2019affirmation de Graham selon laquelle son absence constituerait la grande diff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenant aux diff\u00e9rences entre les Triades et le <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em>, C. Fraser \u2014 autre \u00e9minent sp\u00e9cialiste de la philosophie chinoise classique et d\u00e9fenseur de l\u2019interpr\u00e9tation cons\u00e9quentialiste du mohisme \u2014 remarque que le terme \u00ab b\u00e9n\u00e9fice \u00bb (<em>l\u00ec<\/em>) n\u2019est plus pr\u00e9sent\u00e9 dans le <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em> comme dans les Triades. Dans les Triades, le b\u00e9n\u00e9fice \u00e9tait \u00e9valu\u00e9 selon les objectifs de l\u2019\u00c9tat\/gouvernement \u2014 \u00ab accro\u00eetre la richesse, augmenter la population et maintenir l\u2019ordre \u00bb. Dans le <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em>, le b\u00e9n\u00e9fice est d\u00e9fini comme \u00ab ce que nous sommes contents d\u2019obtenir \u00bb, et oppos\u00e9 au mal (<em>h\u00e0i<\/em> &#8211; \u5bb3), \u00ab ce que nous sommes m\u00e9contents d\u2019obtenir \u00bb (<em>M\u00f2z\u01d0<\/em>, Livre X.I, 26 et 27). Fraser classe ces expressions comme des \u00ab termes psychologiques \u00bb dans sa cat\u00e9gorisation des sciences du <em>M\u00f2bi\u0101n<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce changement dans la d\u00e9finition d\u2019un terme aussi central que le b\u00e9n\u00e9fice (<em>l\u00ec<\/em>) chez les Mohistes est crucial. On constate que les N\u00e9o-Mohistes ne cherchent plus \u00e0 mettre en \u0153uvre leur doctrine par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019\u00c9tat. Apr\u00e8s plus d\u2019un si\u00e8cle sans succ\u00e8s politique dans leur mission de \u00ab remplacer la partialit\u00e9 par l\u2019universalit\u00e9 \u00bb, ils semblent avoir abandonn\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une mise en \u0153uvre politique \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire par des moyens \u00e9tatiques, intrins\u00e8quement partiaux.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 convaincus par la premi\u00e8re phrase de <em>L\u2019Art de la guerre<\/em>, qui identifie la guerre \u00e0 la vie m\u00eame de l\u2019\u00c9tat (distinguant ainsi implicitement celle-ci de la vie humaine biologique). Autrement dit, on ne peut pas attendre l\u2019universalit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Les chefs et fonctionnaires d\u2019\u00c9tat sont li\u00e9s \u00e0 la guerre \u2014 ils n\u2019ont pas d\u2019autre choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Les N\u00e9o-Mohistes se tournent alors vers l\u2019\u00e9tude, la recherche, la compilation et la pr\u00e9sentation de savoirs, principes ou compr\u00e9hensions pouvant \u00eatre qualifi\u00e9s de bon sens ou de scientifiques \u2014 objectifs, d\u00e9pouill\u00e9s de toute discrimination nationale ou m\u00eame continentale, mais aussi sociale, sexuelle, culturelle ou autre. Ils pr\u00e9sentent des concepts, des r\u00e8gles ou des d\u00e9finitions dans des domaines comme l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, les math\u00e9matiques, l\u2019\u00e9thique, etc., comme des savoirs de m\u00eame nature \u2014 valables pour toutes les conditions humaines, et donc universels : vrais en tout temps et en tout lieu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Combien de temps les voleurs existeront-ils ?<\/strong><br>Les mohistes \u00e9taient conscients du probl\u00e8me que posait leur ignorance des limites du monde, comme il est pr\u00e9cis\u00e9ment affirm\u00e9 \u00e0 la fin de la seconde partie des <em>Canons et Explications<\/em> (J\u012bng et J\u012bng shu\u014d xi\u00e0 &#8211; \u7ecf\u4e0b &#8211; Canon II), ce que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme la fin de l\u2019ensemble du corpus mohiste :<\/p>\n\n\n\n<p><strong>174<\/strong><br><strong>C :<\/strong> \u00ab Sans limites \u00bb n\u2019exclut pas l\u2019\u00ab universel \u00bb. L\u2019explication r\u00e9side dans le fait de savoir si quelque chose est complet ou non.<br><strong>E :<\/strong> Objection : dans le cas du sud, s\u2019il a des limites, alors il peut \u00eatre \u00ab \u00e9puis\u00e9 \u00bb ; s\u2019il n\u2019a pas de limites, alors il ne peut \u00eatre \u00ab \u00e9puis\u00e9 \u00bb. S\u2019il est impossible de savoir s\u2019il a des limites ou non, alors il est \u00e9galement impossible de savoir s\u2019il peut \u00eatre \u00ab \u00e9puis\u00e9 \u00bb ou non, et donc aussi si les gens peuvent \u00eatre \u00ab \u00e9puis\u00e9s \u00bb ou non. Par cons\u00e9quent, affirmer que les gens peuvent aimer de mani\u00e8re exhaustive (c\u2019est-\u00e0-dire universelle) est n\u00e9cessairement perverse.<br><strong>R\u00e9ponse :<\/strong> En ce qui concerne les gens, s\u2019ils ne \u00ab remplissent \u00bb pas ce qui est \u00ab sans limites \u00bb, alors les gens ont des \u00ab limites \u00bb. \u00ab \u00c9puiser \u00bb ce qui a des \u00ab limites \u00bb ne pose aucune difficult\u00e9. Si (les gens) \u00ab remplissent \u00bb ce qui est \u00ab sans limites \u00bb, alors ce qui est \u00ab sans limites \u00bb est \u00ab \u00e9puis\u00e9 \u00bb. \u00ab \u00c9puiser \u00bb ce qui est \u00ab sans limites \u00bb ne pose pas de difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>175<\/strong><br><strong>C :<\/strong> Ne pas conna\u00eetre leur nombre n\u2019emp\u00eache pas de conna\u00eetre leur \u00ab \u00e9puisement (caract\u00e8re complet) \u00bb. L\u2019explication r\u00e9side dans la question.<br><strong>E :<\/strong> Objection : si tu ne connais pas leur nombre, comment sais-tu qu\u2019aimer les gens les \u00ab \u00e9puise \u00bb ?<br><strong>R\u00e9ponse :<\/strong> Certains sont au-del\u00e0 du champ de l\u2019enqu\u00eate. Si l\u2019on questionne les gens de fa\u00e7on exhaustive, alors on aime de mani\u00e8re exhaustive ceux qui ont \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9s. Ainsi, ne pas conna\u00eetre le nombre et pourtant savoir que les aimer les \u00ab \u00e9puise \u00bb ne pose aucune difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>176<\/strong><br><strong>C :<\/strong> Ne pas conna\u00eetre leur localisation n\u2019emp\u00eache pas de les aimer. L\u2019explication r\u00e9side dans les enfants perdus.<br>(Nous n\u2019avons ni objection ni r\u00e9ponse au Canon 176, bien que l\u2019on puisse facilement l\u2019inf\u00e9rer : les parents aiment leurs enfants m\u00eame sans conna\u00eetre leur localisation.)<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re objection que nous venons de voir, concernant les limites du monde, peut bien provenir de l\u2019\u00e9cole l\u00e9galiste, puisque le terme utilis\u00e9 par l\u2019opposant est \u00ab pervers \u00bb \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire contraire \u00e0 ce qui est naturel : la guerre. Alors que les mohistes cherchaient \u00e0 parcourir le monde pour pr\u00eacher l\u2019Amour Universel, les l\u00e9galistes poursuivaient une politique oppos\u00e9e : accro\u00eetre la puissance de l\u2019\u00c9tat par tous les moyens n\u00e9cessaires, en renfor\u00e7ant sa l\u00e9talit\u00e9. Cela impliquait d\u2019\u00e9viter d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment tout ce qui pourrait encourager l\u2019humanit\u00e9 \u2014 comme les \u00e9changes entre nationaux et \u00e9trangers \u2014 au point que, dans l\u2019\u00c9tat de Qin, ils interdisaient les auberges, le commerce et les voyages, et emp\u00eachaient les sujets d\u2019apprendre \u00e0 lire et \u00e0 s\u2019\u00e9duquer, parmi d\u2019autres politiques implacables, terribles et cruelles, telles que la r\u00e9compense en t\u00eates ennemies coup\u00e9es, etc. Elles se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent efficaces, car l\u2019\u00c9tat de Qin vainquit les six autres Royaumes Combattants en seulement dix ans et unifia ainsi la Chine.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mohistes pouvaient encore r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019accusation de perversit\u00e9 par des arguments tels que \u00ab si l\u2019on demande, tout le monde dit qu\u2019il est d\u2019accord avec l\u2019Amour Universel \u00bb ou \u00ab l\u2019exemple des parents aimant leurs enfants lointains&#8230; \u00bb, mais ils comprenaient clairement les pr\u00e9occupations de leurs opposants concernant les limites du monde. Leur r\u00e9ponse ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me pratique de l\u2019Amour Universel, m\u00eame si leur objectif \u00e9tait de convaincre un individu particulier et peut-\u00eatre de gagner un nouvel adepte pour leur \u00e9cole. Mais il est clair que sa mise en \u0153uvre \u2014 politique ou morale \u2014 ne pouvait r\u00e9ussir que si elle \u00e9tait appliqu\u00e9e universellement et simultan\u00e9ment. Ils savaient qu\u2019on ne pouvait pas le promouvoir partiellement ou unilat\u00e9ralement, car le r\u00e9sultat ne serait pas l\u2019Amour Universel, mais la perte, la d\u00e9faite, l\u2019irr\u00e9levance et la disparition \u2014 comme les l\u00e9galistes l\u2019avaient bien vu.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas de l\u2019argument concernant les voleurs, personne ne pouvait accepter que les voleurs ne soient pas des gens \u2014 sauf les mohistes. La distinction entre voleurs et personnes r\u00e9sultait de leur besoin de justifier l\u2019\u00e9limination des voleurs tout en maintenant l\u2019Amour Universel. Maintenant, m\u00eame si nous pensons que les mohistes se trompaient, ils \u00e9taient paradoxalement engag\u00e9s envers la v\u00e9rit\u00e9 \u2014 v\u00e9rit\u00e9 consistant surtout \u00e0 exposer les arguments plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 les dissimuler lorsqu\u2019ils sont g\u00eanants. Et c\u2019est ce qui se passe ici avec la doctrine de l\u2019Amour Universel. Ce n\u2019est qu\u2019ainsi qu\u2019on peut \u00eatre libre et lib\u00e9rer les autres. Si quelqu\u2019un pr\u00e9voit de nuire ou cherche un avantage au d\u00e9triment d\u2019un autre, il ne se d\u00e9voilera pas ouvertement. Les mohistes exposent avec audace \u2014 plut\u00f4t qu\u2019avec na\u00efvet\u00e9 \u2014 les failles de leur doctrine et montrent comment ils essaient de la sauver, tout comme le fait la science lorsqu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne finit par contredire un de ses paradigmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mohistes d\u00e9fendaient l\u2019Amour Universel m\u00eame contre le bon sens (c\u2019\u00e9tait la Volont\u00e9 du Ciel), car le bon sens d\u00e9coule de la partialit\u00e9, tandis que la science commence \u00e0 partir de termes universels (g\u00e9n\u00e9ralement irr\u00e9alistes), contrairement au bon sens imm\u00e9diat, qui part de ce qui est connu.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce qui est stup\u00e9fiant, c\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui le monde est d\u00e9limit\u00e9, et donc les \u00ab voleurs \u00bb \u2014 ceux qui nuisent aux autres pour leur propre b\u00e9n\u00e9fice \u2014 sont des personnes, car il n\u2019existe plus de clandestinit\u00e9 ni de lieu inconnu hors de port\u00e9e de l\u2019\u00c9tat, dans un monde rempli d\u2019\u00c9tats. Il n\u2019est plus n\u00e9cessaire de tuer les voleurs \u2014 on peut leur parler. On peut charger la police de s\u2019en occuper pendant qu\u2019on leur pr\u00e9sente notre cause et qu\u2019on les gagne \u00e0 la coexistence pour le b\u00e9n\u00e9fice partag\u00e9 et mutuel, en les int\u00e9grant \u00ab dans un syst\u00e8me commun de justice \u00bb, ce qui est \u00e9videmment dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous. Car l\u2019Amour (Universel) que Mozi propose, comme aussi les cosmopolites occidentaux, n\u2019est pas un produit de la volont\u00e9 mais de l\u2019universalit\u00e9 elle-m\u00eame (de la coexistence universelle), qui nous pousse vers cet amour par sa propre logique d\u2019influence mutuelle, o\u00f9 l\u2019Amour est la R\u00e8gle d\u2019Or : traite les autres comme tu voudrais \u00eatre trait\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9ologie de l\u2019\u00e9poque moderne suppose que la cause de la guerre est l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique, et il en d\u00e9coule que nous sommes incit\u00e9s \u00e0 soutenir et \u00e0 nous engager du c\u00f4t\u00e9 qui nous offre le plus grand avantage, possession ou \u00ab droit \u00bb personnel \u2014 ce qui, logiquement, est notre propre \u00c9tat. Cela manifeste non seulement l\u2019in\u00e9vitabilit\u00e9 de la guerre de mani\u00e8re fataliste, mais cela alimente \u00e9galement le feu, puisque nous sommes tous suppos\u00e9s y participer activement.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 mais cela ne doit pas \u00eatre une fatalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00eatres humains sont divis\u00e9s en \u00c9tats \u2014 des unit\u00e9s arm\u00e9es \u2014 et la cause de la guerre est l\u2019arme, qui nous prive tous de libert\u00e9 (mutuellement) par sa simple existence ou son potentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui se passe, c\u2019est que l\u2019id\u00e9ologie actuelle de l\u2019\u00c9tat-nation fa\u00e7onne notre vision du monde. C\u2019est pourquoi, tant \u00e0 gauche qu\u2019\u00e0 droite \u2014 tous deux enferm\u00e9s dans le cadre \u00e9tatique \u2014 on ne permet pas que l\u2019on remette en question l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame. C\u2019est cela qui nous oblige \u00e0 interpr\u00e9ter la guerre en termes \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais (d\u2019un point de vue humain), quel int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique pourrait justifier le gaspillage massif en armement, la destruction mutuelle, ou pire encore, l\u2019extinction de l\u2019humanit\u00e9 par les armes nucl\u00e9aires ?<\/p>\n\n\n\n<p>Les biens priv\u00e9s ou la d\u00e9possession d\u2019autrui ne rel\u00e8vent pas d\u2019un instinct humain : ils ne peuvent exister sans organisation pr\u00e9alable \u2014 sans la violence rendue possible par l\u2019arme, l\u2019unit\u00e9 arm\u00e9e, seule capable de d\u00e9poss\u00e9der.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019arme qui \u00ab privatise \u00bb ou d\u00e9poss\u00e8de, car \u00e9tant destin\u00e9e \u00e0 nuire (\u00e0 autrui), elle ne peut \u00eatre partag\u00e9e. Elle est, par essence, absolument priv\u00e9e \u2014 et c\u2019est pourquoi les biens qui y sont soumis deviennent n\u00e9cessairement priv\u00e9s, subordonn\u00e9s \u00e0 son usage.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019insiste : ce qui se passe, c\u2019est que nous nous sentons oblig\u00e9s de dire que c\u2019est l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique qui nous motive. Mais ce n\u2019est pas cela qui nous motive \u2014 nous y sommes contraints. La preuve en est que l\u2019arme distribue les biens de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire avec une in\u00e9galit\u00e9 absolue, comme l\u2019exige l\u2019exercice de la guerre, que ce soit dans l\u2019arm\u00e9e ou dans l\u2019\u00c9tat, qui a besoin de nous \u00e0 sa merci.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la guerre ne se m\u00e8ne pas par volont\u00e9, mais par contrainte \u2014 contre notre volont\u00e9 \u2014 par la coercition ou la d\u00e9possession, et par la privation de notre humanit\u00e9, qui est notre capacit\u00e9 \u00e0 nous mettre \u00e0 la place d\u2019autrui (l\u2019\u00c9tat ne nous permet d\u2019empathiser qu\u2019avec des nationaux, ou dans le cadre d\u2019int\u00e9r\u00eats politiques internationaux, alors que naturellement, nous avons de l\u2019empathie pour toute personne, nationale ou non).<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, connaissons-nous un \u00c9tat qui ne soit pas organis\u00e9 de fa\u00e7on hi\u00e9rarchique \u2014 un qui prouve qu\u2019il n\u2019y a pas de coercition, seulement un int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, notre v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat (\u00e9conomique) est de vivre unis, de prendre des d\u00e9cisions inclusives (et publiques) \u2014 ce qui ne pouvait ni \u00eatre fait ni m\u00eame imagin\u00e9 dans le pass\u00e9, mais qui peut aujourd\u2019hui se concr\u00e9tiser par une r\u00e9forme de l\u2019ONU qui permette et garantisse une prise de d\u00e9cision inclusive (et publique) telle que toutes les d\u00e9cisions soient unanimes. Ainsi, nous ne poursuivrions que le bien commun, tout en emp\u00eachant, d\u00e9mantelant et \u00e9liminant le mal \u2014 l\u2019intention de nuire, l\u2019arme.<\/p>\n\n\n\n<p>La propri\u00e9t\u00e9, pour ceux qui auraient peur, peut \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e (si n\u00e9cessaire) par la police. Mais il ne fait aucun doute que les armes de destruction massive, les arm\u00e9es, repr\u00e9sentent un danger pour tous. Personne n\u2019est expropri\u00e9 de sa propri\u00e9t\u00e9 (ce serait de la violence), mais comme moyen de produire le bien commun, nous rechercherions l\u2019utilit\u00e9, ce qui est dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous \u2014 y compris du propri\u00e9taire. Ainsi, cette propri\u00e9t\u00e9 devient secondaire, tandis que les biens de consommation peuvent \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9s sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de s\u2019y consacrer ou d\u2019en assurer la protection.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre quelqu\u2019un se demande-t-il : comment faire ? D\u2019abord, en comprenant notre int\u00e9r\u00eat. Et ensuite, en comprenant vraiment que nous avons tous besoin les uns des autres \u2014 nous communiquerons et prendrons soin les uns des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00c9tat \u2014 ou plut\u00f4t, les politiciens \u2014 peuvent maintenant ouvrir les yeux et voir que rien ne nous emp\u00eache de consid\u00e9rer l\u2019universalit\u00e9 et la prise de d\u00e9cision inclusive. Dans notre monde global, l\u2019effet de toute proposition est le m\u00eame pour tous les \u00c9tats, et ce que les \u00c9tats per\u00e7oivent, ce n\u2019est qu\u2019une diff\u00e9rence relative, puisque l\u2019arme n\u2019existe que par\/pour elle-m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00f2z\u01d0 : \u00ab Remplacer la partialit\u00e9 par l\u2019universalit\u00e9 (simultan\u00e9it\u00e9) \u00bb \u2014 \u517c\u4ee5\u6613\u522b R\u00e9sum\u00e9 Le but de cet article est de r\u00e9habiliter la philosophie de M\u00f2z\u01d0 en tant qu\u2019expression du cosmopolitisme, ce dont d\u00e9coule sa classification r\u00e9pandue comme utilitariste ou cons\u00e9quentialiste. \u00c0 cette fin, nous passons en revue les aspects g\u00e9n\u00e9raux de sa r\u00e9ception ancienne et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":10474,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"off","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[50],"tags":[],"class_list":["post-10481","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classifiee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10481","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10481"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10481\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/10474"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10481"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10481"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/human-unity.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10481"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}